Plastiques alimentaires : quand l’emballage interagit avec l’aliment

Bouteilles, films, barquettes, opercules, revêtements de boîtes métalliques, ustensiles ou équipements de production : les matières plastiques et les polymères sont omniprésents dans notre environnement alimentaire. Ils ont largement contribué à améliorer la conservation, l’hygiène et la sécurité microbiologique des aliments. Mais un emballage n’est pas nécessairement chimiquement inerte. Certaines substances peuvent migrer du matériau vers l’aliment.

Cette question était au cœur de l’émission La Terre au carré de France Inter consacrée aux plastiques alimentaires et aux perturbateurs endocriniens.
Pour comprendre les enjeux, il faut revenir à une notion fondamentale en génie alimentaire : les interactions contenant-contenu.

 Un emballage plastique n'est pas seulement « du plastique »

Dans le langage courant, on parle volontiers « du plastique » comme s’il s’agissait d’un matériau unique.
La réalité industrielle est beaucoup plus complexe.
PE, PP, PET, polyamides et autres polymères possèdent des propriétés très différentes. Un emballage peut par ailleurs comporter plusieurs couches auxquelles s’ajoutent colles, encres, vernis ou revêtements.
Certaines substances sont nécessaires à la fabrication ou aux performances du matériau. D’autres peuvent être présentes sous forme de résidus ou provenir de réactions ou de dégradations.
Dès lors, une question essentielle se pose :
Ces substances restent-elles dans l’emballage ou peuvent-elles passer dans l’aliment ?
C’est tout l’enjeu de la migration.

 La migration : quand le contenant cède des substances au contenu

On appelle migration le transfert de substances chimiques depuis un matériau au contact des denrées alimentaires vers l’aliment.
Ce transfert n’est pas identique dans toutes les situations.
Il dépend notamment :

  • de la nature du matériau ;
  • de la nature de l’aliment ;
  • de la durée du contact ;
  • de la température ;
  • de la surface de contact ;
  • des propriétés physico-chimiques des molécules concernées.

Un même emballage peut donc présenter des comportements différents selon qu’il contient un produit sec, aqueux, acide ou gras, qu’il reste quelques minutes au contact de l’aliment ou plusieurs mois, et surtout qu’il soit conservé au froid ou chauffé.
La sécurité d’un emballage doit ainsi être évaluée en fonction de l’usage auquel il est destiné.

 Pourquoi la température est-elle si importante ?

La température constitue l’un des paramètres majeurs des phénomènes de migration.
D’une manière générale, une élévation de température augmente la mobilité moléculaire et peut accélérer les transferts entre le matériau et l’aliment.
C’est pourquoi un récipient adapté au stockage d’un aliment à température ambiante n’est pas automatiquement adapté à son réchauffage.
Le consommateur doit donc respecter les conditions d’utilisation prévues par le fabricant : température maximale, passage éventuel au four à micro-ondes, durée de chauffage, réutilisation ou non du contenant.
En industrie alimentaire, cette notion est essentielle : l’aptitude au contact alimentaire ne peut pas être dissociée des conditions réelles d’utilisation.

 Tous les aliments ne se comportent pas de la même façon

La composition de l’aliment intervient également.
Une molécule présentant une forte affinité pour les matières grasses pourra, par exemple, migrer différemment vers un aliment riche en lipides que vers un aliment essentiellement aqueux.
Il serait donc incorrect de considérer la migration comme une caractéristique absolue d’un emballage.
Il faut raisonner sous la forme d’un système :
matériau × aliment × durée × température

C’est notamment pour cette raison que les essais réglementaires utilisent différents simulants alimentaires, choisis pour reproduire le comportement de grandes catégories de denrées.

 Migration globale et migration spécifique : deux notions à distinguer

La réglementation européenne relative aux matériaux plastiques au contact des aliments distingue notamment deux concepts.

La migration globale
Elle correspond à la quantité totale de constituants non volatils transférés par le matériau.
Pour les matériaux plastiques concernés par le règlement (UE) n° 10/2011, la limite générale de migration globale est fixée à 10 mg de constituants totaux par dm² de surface au contact de l’aliment, avec des dispositions particulières pour certains usages.
Elle constitue en quelque sorte un indicateur du niveau global de transfert du matériau.

La migration spécifique
Pour certaines substances, il ne suffit pas de mesurer la quantité totale transférée.
Des limites de migration spécifiques (LMS) sont alors définies.
Elles correspondent à la quantité maximale d’une substance déterminée pouvant migrer vers l’aliment et sont généralement exprimées en mg de substance par kg d’aliment.
Un matériau destiné au contact alimentaire doit donc respecter non seulement les exigences générales applicables au matériau, mais également les restrictions concernant les substances qui le composent.

 Le cas emblématique du bisphénol A

Le bisphénol A (BPA) constitue probablement l’exemple le plus connu des interrogations concernant les matériaux au contact des aliments.
Cette substance a notamment été utilisée pour fabriquer certains polycarbonates et des résines époxy entrant dans la composition de revêtements protecteurs.
Ces revêtements ont longtemps été particulièrement intéressants pour l’industrie agroalimentaire, notamment pour protéger l’intérieur de certains emballages métalliques contre la corrosion et éviter le contact direct entre le métal et l’aliment.
Mais le BPA est également un perturbateur endocrinien, c’est-à-dire une substance susceptible d’interférer avec le fonctionnement du système hormonal.
En 2023, l’EFSA abaisse spectaculairement la dose journalière tolérable
La réévaluation du BPA par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) en 2023 constitue un tournant.
L’EFSA a fixé une nouvelle dose journalière tolérable à :
0,2 nanogramme de BPA par kilogramme de poids corporel et par jour.
La précédente valeur temporaire était de 4 microgrammes/kg/jour.
La nouvelle valeur est donc 20 000 fois plus faible.
L’EFSA a notamment retenu des effets potentiels sur le système immunitaire et estimé que l’exposition alimentaire constituait une préoccupation sanitaire pour l’ensemble des classes d’âge.
Cette réévaluation scientifique a profondément modifié l’approche réglementaire européenne.
Depuis 2025, le BPA est interdit dans les matériaux au contact des aliments dans l’Union européenne
Le règlement européen (UE) 2024/3190, adopté le 19 décembre 2024, marque une nouvelle étape.
Il interdit l’utilisation du BPA pour la fabrication des matériaux et objets au contact des denrées alimentaires concernés par le règlement ainsi que leur mise sur le marché lorsqu’ils ont été fabriqués avec du BPA.
Le champ d’application ne se limite pas aux seuls emballages plastiques. Il concerne notamment :

  • les matières plastiques ;
  • les vernis et revêtements ;
  • les adhésifs ;
  • les caoutchoucs ;
  • les encres d’impression ;
  • les silicones ;
  • certaines résines échangeuses d’ions.

Des dérogations très limitées et des dispositions transitoires ont cependant été prévues afin de permettre aux industriels d’adapter leurs procédés et leurs équipements.
Pour la majorité des articles concernés, la période transitoire permet une mise sur le marché jusqu’au 20 juillet 2026 lorsqu’ils étaient conformes à l’ancienne réglementation.
Certaines applications bénéficient de périodes plus longues.
La disparition du BPA des matériaux alimentaires européens est donc engagée, mais elle ne se produit pas instantanément dans l’ensemble de la chaîne alimentaire.

 Remplacer le BPA : attention aux substitutions regrettables

Interdire une substance pose immédiatement une autre question :
Par quoi la remplacer ?
Le remplacement d’une substance préoccupante par une molécule chimiquement proche dont les propriétés toxicologiques sont elles-mêmes problématiques constitue ce que l’on appelle parfois une substitution regrettable.
Cette question s’est notamment posée avec d’autres membres de la famille des bisphénols.
La nouvelle réglementation européenne ne se limite d’ailleurs pas au seul BPA : elle encadre également d’autres bisphénols et dérivés de bisphénols présentant certaines classifications harmonisées de danger.
L’objectif n’est donc plus seulement de remplacer une molécule par une autre, mais d’éviter que la substitution reproduise le même problème quelques années plus tard.

Une barquette en carton peut-elle contenir du plastique ?
L’émission de France Inter met également en lumière un problème particulièrement intéressant : celui des emballages présentés comme alternatives au plastique.
Une barquette en cellulose ou en carton doit souvent résister à l’humidité, aux matières grasses ou aux sauces.
Le matériau fibreux seul ne possède pas toujours les propriétés nécessaires.
Il peut alors être associé à une couche fonctionnelle ou à un revêtement polymère.
Visuellement, l’emballage semble être en papier ou en carton, alors qu’une couche polymère peut être présente au contact de l’aliment.
Cela illustre une difficulté importante de la transition vers de nouveaux emballages : l’apparence extérieure du matériau ne permet pas nécessairement de connaître sa composition réelle.

 « Biosourcé », « biodégradable » et « sans plastique » ne veulent pas dire la même chose

Même confusion autour du terme bioplastique.
Un plastique peut être biosourcé parce qu’une partie de sa matière première provient de ressources renouvelables.
Un autre peut être qualifié de biodégradable dans certaines conditions.
Un matériau peut également être compostable uniquement dans une installation industrielle répondant à des conditions précises.
Ces caractéristiques concernent essentiellement l’origine du matériau ou son devenir en fin de vie.
Elles ne permettent pas, à elles seules, de conclure à son innocuité au contact des aliments.
Biosourcé ne signifie donc pas automatiquement sans migration ni sans risque toxicologique.

 Et les microplastiques ?

La problématique des plastiques alimentaires ne se limite pas aux molécules migrant depuis les emballages.
L’usure, le vieillissement, les contraintes mécaniques ou thermiques peuvent également contribuer à la libération de particules.
Les microplastiques et nanoplastiques constituent aujourd’hui un domaine de recherche particulièrement actif.
Ils ont été détectés dans différents compartiments de l’environnement et dans des aliments.
Cependant, leur évaluation toxicologique est beaucoup plus complexe que celle d’une molécule chimique bien définie : taille, forme, nature du polymère, vieillissement et substances adsorbées peuvent modifier leur comportement.
Il convient donc d’éviter deux excès : ignorer cette problématique ou, à l’inverse, attribuer aux microplastiques des effets sanitaires qui ne seraient pas encore scientifiquement établis.

 Comment vérifie-t-on qu'un emballage est apte au contact alimentaire ?

Un matériau destiné au contact alimentaire ne devrait pas être choisi uniquement parce qu’il possède de bonnes caractéristiques mécaniques ou qu’il est peu coûteux.
Son aptitude au contact alimentaire doit être démontrée.
Pour les matières plastiques, le règlement européen n° 10/2011 établit notamment des règles concernant :

  • les substances pouvant être utilisées ;
  • les limites de migration ;
  • les conditions d’essai ;
  • les simulants alimentaires ;
  • les conditions de température et de durée utilisées pour reproduire les usages prévisibles.

L’objectif est de placer le matériau dans des conditions représentatives, voire suffisamment sévères, de son utilisation réelle.
Un emballage destiné à conserver une denrée plusieurs mois n’est donc pas évalué comme un récipient destiné à un contact de quelques minutes.
De même, un emballage destiné à être chauffé doit être évalué dans des conditions adaptées à cet usage.

Le logo « verre et fourchette » : ce qu’il signifie réellement
Le symbole représentant un verre et une fourchette indique qu’un matériau ou objet est destiné à entrer en contact avec des denrées alimentaires.
Mais ce pictogramme ne signifie pas que l’objet peut être utilisé dans n’importe quelles conditions.
Un contenant peut être adapté au contact alimentaire sans être conçu pour :

  • le four à micro-ondes ;
  • une température élevée ;
  • la congélation ;
  • des aliments très gras ;
  • une réutilisation répétée.

Les instructions du fabricant restent donc essentielles.

 Pourquoi les enfants font-ils l'objet d'une attention particulière ?

Les nourrissons et les jeunes enfants constituent une population particulièrement sensible aux expositions chimiques.
Leur organisme est en développement et la quantité de substance ingérée rapportée à leur poids corporel peut être plus élevée que chez l’adulte.
La réglementation prévoit d’ailleurs des dispositions particulières pour certains matériaux destinés à entrer au contact des aliments pour nourrissons et jeunes enfants.
La restauration scolaire constitue également un enjeu important, car les repas peuvent être préparés dans une cuisine centrale, conditionnés, transportés, refroidis puis réchauffés avant consommation.
Dans ce type d’organisation, les conditions de contact entre l’aliment et son contenant doivent être parfaitement maîtrisées.

 Le verre et l'inox sont-ils la solution ?

Pour de nombreux usages domestiques ou en restauration collective, le verre et l’acier inoxydable présentent des avantages importants.
Ils sont durables, réutilisables et particulièrement adaptés à de nombreuses opérations alimentaires.
Ils possèdent néanmoins leurs propres contraintes.
Le verre est lourd et cassable. Son transport nécessite davantage d’énergie et son utilisation peut poser des problèmes de sécurité dans certains environnements.
L’inox est robuste et durable mais plus coûteux à l’achat.
Il n’existe donc pas nécessairement un matériau idéal pour tous les usages.
Le choix doit intégrer simultanément :
sécurité sanitaire + fonctionnalité + durée de vie + coût + impact
environnemental.

 Faut-il alors avoir peur des emballages plastiques ?

Présenter tous les emballages plastiques comme dangereux serait excessif.
Les plastiques ont apporté des bénéfices considérables à la chaîne alimentaire : protection contre les contaminations, réduction des pertes, allongement de la durée de conservation, légèreté et facilité de transport.
Mais considérer qu’un emballage alimentaire est totalement inerte serait tout aussi incorrect.
L’approche scientifique consiste plutôt à caractériser les substances susceptibles de migrer, évaluer leur toxicité, mesurer l’exposition et définir des conditions d’utilisation permettant de protéger le consommateur.

 Quelques bonnes pratiques simples

Pour le consommateur, quelques principes permettent de limiter les situations favorisant les migrations :

  • respecter les indications du fabricant ;
  • ne chauffer un récipient plastique que lorsqu’il est prévu pour cet usage ;
  • éviter de réutiliser indéfiniment un emballage conçu pour un usage unique ;
  • remplacer les récipients fortement rayés, déformés ou dégradés ;
  • privilégier le verre ou l’inox lorsque ces matériaux sont adaptés à l’usage recherché ;
  • ne pas transférer automatiquement à un nouvel usage un emballage conçu pour une utilisation différente.

Mais la responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur le consommateur.

L’emballage fait partie intégrante de la sécurité alimentaire
La question des plastiques alimentaires montre finalement combien la sécurité d’un aliment ne dépend pas uniquement de sa composition ou de sa qualité microbiologique.
L’environnement dans lequel il est fabriqué, transformé, conditionné, transporté et conservé participe lui aussi à sa sécurité.
Un emballage est une véritable interface entre l’aliment et son environnement.
Il protège l’aliment, mais il peut également interagir avec lui.
C’est pourquoi l’évaluation d’un matériau au contact des denrées alimentaires doit toujours répondre à quatre questions fondamentales :

  • Quel matériau ?
  • Quel aliment ?
  • Pendant combien de temps ?
  • À quelle température ?

Ces quatre paramètres permettent de comprendre une grande partie des phénomènes de migration et rappellent un principe essentiel du génie alimentaire :
Le contenant fait pleinement partie du système alimentaire.

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