Recycler le plastique semble être une évidence...
Face aux montagnes de déchets plastiques que nous produisons, la réponse semble évidente : recyclons davantage.
Depuis plusieurs décennies, le recyclage est présenté comme l’une des principales solutions permettant de concilier notre consommation de plastique avec la protection de l’environnement. Le geste de tri est devenu familier et les emballages affichent de plus en plus souvent leur caractère recyclable ou leur teneur en matière recyclée.
Mais une question beaucoup plus dérangeante se pose :
Peut-on réellement recycler indéfiniment le plastique ?
L’émission De cause à effets de France Culture, consacrée à la pollution plastique, remet fortement en question cette idée. Avec notamment Nathalie Gontard, directrice de recherche en sciences de l’aliment et de l’emballage à l’INRAE, elle montre que derrière le terme rassurant de « recyclage » se cache une réalité beaucoup plus complexe.
Le principe du recyclage est simple.
On récupère la matière constituant un objet arrivé en fin de vie afin de fabriquer un nouvel objet présentant des caractéristiques comparables.
Une bouteille deviendrait une nouvelle bouteille, puis une autre bouteille, et ainsi de suite.
La matière fonctionnerait alors en boucle.
C’est le principe même de l’économie circulaire .
Dans cette représentation idéale, chaque kilogramme de plastique recyclé pourrait théoriquement remplacer un kilogramme de plastique vierge.
Mais cette boucle parfaite fonctionne difficilement avec les matières plastiques.
C’est l’un des points essentiels pour comprendre les limites du recyclage.
Un polymère n’est pas éternel.
Dès sa fabrication puis pendant son utilisation, il subit différentes contraintes :
- chaleur ;
- lumière et rayonnements UV ;
- oxygène ;
- contraintes mécaniques ;
- contact avec différents produits ;
- opérations de lavage ;
- procédés de transformation.
Les chaînes polymères peuvent progressivement être modifiées et les propriétés du matériau évoluer.
Lors du recyclage mécanique, le plastique est de nouveau trié, broyé, lavé, chauffé puis transformé.
Ces différentes étapes ne permettent pas nécessairement de retrouver une matière identique à la matière vierge.
C’est ici qu’une distinction importante apparaît.
Lorsqu’un matériau ne possède plus les performances nécessaires pour retrouver son utilisation initiale, il peut être transformé en un objet moins exigeant.
Une bouteille peut par exemple devenir une fibre textile.
Un emballage peut devenir un pot de fleurs, un bac ou du mobilier.
Cela permet effectivement de prolonger l’utilisation de la matière.
Mais ce n’est plus véritablement une boucle fermée.
On parle alors de décyclage — ou « downcycling ».
Le problème n’est pas seulement sémantique.
Le pot de fleurs, le vêtement ou le mobilier fabriqué à partir du plastique recyclé deviendra à son tour un déchet.
Et sa matière, déjà vieillie, sera souvent encore plus difficile à recycler une nouvelle fois.
Une bouteille transformée en vêtement : recyclage ou déplacement du problème ?
L’exemple des bouteilles transformées en fibres textiles permet de comprendre le paradoxe.
À première vue, l’opération paraît exemplaire : une bouteille usagée évite l’incinération ou l’enfouissement et devient un nouveau produit.
Mais la bouteille quitte alors une filière dans laquelle le PET peut, sous certaines conditions, être récupéré pour entrer dans une filière textile beaucoup plus difficile à recycler en boucle.
Le problème est donc déplacé dans le temps.
Et les textiles synthétiques possèdent une autre particularité : ils peuvent libérer des microfibres plastiques au cours de leur utilisation et de leur lavage.
C’est probablement l’un des effets secondaires les moins intuitifs.
Recycler un plastique ne fait pas disparaître sa nature chimique.
Le polymère recyclé reste un polymère.
Une fois transformé en mobilier, vêtement, bac, revêtement ou autre objet, il continue à vieillir.
Sous l’action des UV, de la chaleur, de l’abrasion et des contraintes mécaniques, le matériau peut progressivement se fragmenter.
Des particules de plus en plus petites apparaissent :
- microplastiques ;
- puis nanoplastiques.
Le recyclage peut donc prolonger la durée d’utilisation du plastique sans nécessairement supprimer sa pollution finale.
Le recyclage devrait théoriquement permettre de réduire la quantité de matière première vierge nécessaire.
Mais encore faut-il que la matière recyclée remplace réellement la matière vierge.
Lorsque le plastique d’une bouteille sert à fabriquer un produit qui était auparavant fabriqué dans une autre matière, le résultat est différent.
Une bouteille devient par exemple un vêtement synthétique qui aurait pu être fabriqué à partir d’une fibre différente.
Pendant ce temps, de nouvelles bouteilles doivent toujours être produites.
Le plastique recyclé a trouvé un nouveau débouché, mais il n’a pas nécessairement supprimé la production du plastique initial.
C’est l’un des paradoxes mis en avant par Nathalie Gontard :
un taux de recyclage élevé ne signifie pas automatiquement une diminution équivalente de la consommation de plastique vierge.
Recycler peut même créer de nouveaux marchés pour le plastique
Le phénomène peut aller encore plus loin.
Présenter une matière comme recyclée constitue aujourd’hui un argument commercial puissant.
Chaussures, vêtements, sacs, mobilier ou objets décoratifs mettent volontiers en avant leur fabrication à partir de bouteilles recyclées.
L’intention paraît vertueuse.
Mais si ces nouveaux produits remplacent des objets qui auraient été fabriqués en bois, en verre, en métal, en laine ou dans d’autres matières, le recyclage contribue aussi à étendre le domaine d’utilisation du plastique.
La question n’est donc plus seulement :
« Ce produit contient-il du plastique recyclé ? »
mais :
« L’utilisation de cette matière recyclée a-t-elle réellement évité la production de plastique vierge ? »
Une autre difficulté apparaît au cours de la vie du matériau : sa contamination.
Un emballage plastique peut entrer en contact avec de nombreuses substances.
Lors de sa collecte, il peut également être mélangé à d’autres polymères, des colles, des encres, des étiquettes ou différents contaminants.
Le recyclage nécessite donc plusieurs opérations :
- tri ;
- broyage ;
- lavage ;
- séparation ;
- décontamination ;
- transformation.
Dans le domaine alimentaire, la question devient particulièrement sensible.
Un plastique recyclé destiné à revenir au contact d’un aliment doit présenter des garanties sanitaires suffisantes.
On ne peut évidemment pas collecter n’importe quel plastique usagé et le transformer directement en nouvel emballage alimentaire.
Les emballages multicouches : excellents pour l’aliment, mauvais élèves du recyclage
Les emballages alimentaires illustrent parfaitement une autre difficulté.
Pour protéger efficacement un produit, l’industrie combine souvent plusieurs matériaux.
Une couche assure la résistance mécanique.
Une autre constitue une barrière à l’oxygène.
Une troisième protège contre l’humidité.
Une autre permet le thermoscellage.
On obtient ainsi un emballage extrêmement performant.
Mais après utilisation, séparer ces différentes couches peut devenir techniquement ou économiquement très difficile.
L’emballage idéal pour conserver l’aliment n’est donc pas nécessairement l’emballage idéal à recycler.
Même les monomatériaux ne sont pas recyclables indéfiniment
La solution pourrait alors sembler simple : fabriquer uniquement des emballages constitués d’un seul polymère.
Cela améliore effectivement leur recyclabilité.
Mais cela ne résout pas totalement le problème du vieillissement de la matière.
Même un polymère correctement identifié et trié subit les contraintes liées à son utilisation et aux cycles successifs de transformation.
Le nombre de boucles réellement réalisables reste donc limité pour de nombreux plastiques.
Et le recyclage chimique ?
Face aux limites du recyclage mécanique, de nouvelles technologies cherchent à revenir aux molécules constituant le polymère.
C’est le principe général du recyclage chimique.
Différents procédés peuvent permettre de décomposer les plastiques pour récupérer des molécules susceptibles d’être réutilisées comme matières premières.
Sur le papier, cette approche permettrait de dépasser certaines limites du recyclage mécanique.
Mais elle présente également des difficultés :
- consommation d’énergie ;
- rendement des procédés ;
- nécessité de trier ou préparer les déchets ;
- coûts industriels ;
- gestion des sous-produits.
Ces technologies peuvent constituer une partie de la réponse, mais elles ne rendent pas pour autant possible une consommation illimitée de plastique.
Le symbole du recyclage représente une boucle.
Cette représentation suggère intuitivement que la matière tourne indéfiniment dans le système.
Pour le plastique, la réalité ressemble davantage à une succession de boucles accompagnées de pertes et de dégradations.
À chaque étape, une partie de la matière peut être :
- perdue ;
- contaminée ;
- dégradée ;
- décyclée ;
- incinérée ;
- enfouie ;
- ou dispersée dans l’environnement.
L’économie du plastique ne peut donc pas être considérée comme parfaitement circulaire.
Le recyclage présente enfin un risque plus comportemental.
Si le consommateur considère qu’un emballage ne pose plus de problème parce qu’il est recyclable, il peut être moins incité à réduire sa consommation.
Le raisonnement devient :
« Je peux l’utiliser puisque je vais le recycler. »
Or un objet recyclable n’est pas nécessairement recyclé.
Et un objet recyclé ne l’est pas nécessairement indéfiniment.
Le geste de tri reste indispensable, mais il ne doit pas devenir une justification à l’augmentation de la consommation de produits jetables.
Faut-il alors arrêter de recycler ?
Non.
Ce serait tirer une mauvaise conclusion de ces limites.
Nous disposons déjà d’une quantité considérable de déchets plastiques. Lorsque ces matières peuvent être récupérées et réellement valorisées, il serait absurde de ne pas le faire.
Le recyclage permet :
- d’éviter une partie de l’utilisation de ressources fossiles ;
- de récupérer une matière déjà produite ;
- de limiter certains déchets ;
- et, dans certaines filières bien organisées, de remplacer effectivement une partie de la matière vierge.
Mais il faut cesser de lui attribuer une fonction qu’il ne peut pas remplir seul :
le recyclage ne peut pas compenser une augmentation permanente de la production de plastique.
Recycler doit venir après réduire et réutiliser
La hiérarchie des solutions prend alors tout son sens.
Avant de chercher à recycler un objet, il faut se demander s’il était nécessaire de le produire.
On peut raisonner dans cet ordre :
- Réduire les usages non indispensables ;
- Réutiliser les objets lorsque cela est possible ;
- Recycler les matières qui peuvent réellement l’être ;
- traiter les déchets qui ne peuvent plus être valorisés.
Cette hiérarchie est beaucoup moins confortable que la simple consigne « triez vos déchets », car elle oblige à remettre en question notre manière de produire et de consommer.
Pour l’agroalimentaire, le problème est particulièrement complexe.
L’emballage plastique possède de véritables avantages :
- protection microbiologique ;
- étanchéité ;
- propriétés barrières ;
- faible masse ;
- facilité de transport ;
- prolongation de la durée de conservation.
Supprimer un emballage peut parfois augmenter le gaspillage alimentaire, ce qui aurait lui aussi un coût environnemental important.
La solution n’est donc pas de supprimer aveuglément tous les plastiques.
Il faut plutôt se demander :
Quelle est la quantité minimale de matériau nécessaire pour protéger correctement cet aliment ?
Puis :
Comment concevoir cet emballage pour qu’il puisse réellement connaître une nouvelle vie utile après son utilisation ?
La priorité : fermer le robinet avant d’éponger
L’image résume assez bien le problème.
Imaginez une baignoire qui déborde.
Le recyclage consiste à récupérer l’eau qui tombe au sol.
C’est utile.
Mais si le robinet reste grand ouvert, on peut éponger de plus en plus efficacement sans jamais résoudre le problème.
Pour la pollution plastique, fermer le robinet signifie réduire la quantité de plastique vierge mise en circulation.
Le recyclage devient alors un outil permettant de gérer le plastique dont nous avons réellement besoin et les milliards de tonnes déjà produites.
Il n’est plus présenté comme l’autorisation de continuer à augmenter indéfiniment notre consommation.
Le véritable enjeu est peut-être finalement de sortir d’une vision binaire :
recyclable = écologique
non recyclable = mauvais
La réalité est beaucoup plus nuancée.
Pour évaluer l’intérêt réel du recyclage d’un produit, il faudrait se demander :
- combien de fois la matière peut réellement être recyclée ;
- quelle quantité de matière est perdue à chaque cycle ;
- si elle remplace réellement une matière vierge ;
- quelle énergie est nécessaire ;
- quels contaminants doivent être éliminés ;
- ce que deviendra le produit recyclé ;
- et comment il terminera finalement sa vie.
Le recyclage reste une composante indispensable de la gestion des déchets plastiques.
Mais le message central est probablement celui-ci :
Le meilleur déchet plastique à recycler reste celui que l’on a évité de produire.
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