
Le point de départ de Mickaël Labbé est simple : nous pouvons vivre à quelques kilomètres d’un élevage intensif, d’un abattoir ou d’un laboratoire utilisant des animaux sans nécessairement avoir conscience de leur présence.
Pourtant, ces animaux existent en très grand nombre. Ils sont simplement absents de notre expérience quotidienne.
Mickaël Labbé parle à ce propos de « dissonance spatiale ».
Cette notion fait écho à la dissonance cognitive souvent évoquée lorsqu’il est question de consommation de viande : une personne peut aimer les animaux tout en continuant à en consommer.
Mais le philosophe déplace la réflexion vers notre environnement physique. Selon lui, notre propre espace de vie comporte des « angles morts » : certains lieux essentiels au fonctionnement de notre société sont présents autour de nous, mais restent largement invisibles.

Cette réflexion conduit Mickaël Labbé à s’intéresser directement à l’architecture des lieux d’élevage.
Cages, bâtiments d’élevage intensif, abattoirs, bétaillères ou laboratoires ne seraient pas simplement des équipements techniques. Ils constitueraient ce qu’il appelle des « milieux hyper-spécistes ».
Dans ces espaces, explique-t-il, l’organisation matérielle est entièrement pensée en fonction de l’utilisation de l’animal par l’être humain.
La cage en constitue pour lui l’expression la plus évidente. Elle détermine où l’animal peut aller, ses mouvements, ses interactions et, finalement, l’ensemble de son existence.
Pour Mickaël Labbé, la question du bien-être animal ne peut donc pas être totalement dissociée de celle de l’espace dans lequel l’animal est placé.

Brigitte Gothière apporte à cette réflexion l’expérience de terrain de L214.
Selon les chiffres qu’elle avance au cours de l’émission, huit animaux sur dix seraient élevés sans accès à l’extérieur.
Cette réalité contraste avec la représentation que de nombreux consommateurs peuvent conserver de l’élevage : animaux dans les prés, fermes traditionnelles et bâtiments ouverts sur l’extérieur.
Elle souligne également un phénomène de concentration de l’élevage : 1 % des élevages concentreraient environ 50 % des animaux élevés en France.
Pour Brigitte Gothière, cette concentration contribue à expliquer pourquoi une très grande quantité d’animaux peut être élevée tout en restant pratiquement invisible pour une grande partie de la population.

Cette invisibilité explique aussi certaines méthodes utilisées par L214.
L’association diffuse régulièrement des images tournées dans des élevages et des abattoirs et utilise également des prises de vue aériennes.
L’objectif est de montrer des installations auxquelles le public n’a habituellement pas accès.
Vus depuis l’extérieur, certains bâtiments agricoles peuvent apparaître comme de simples hangars. Les images permettent au contraire de prendre conscience de leur taille et parfois du nombre important d’animaux qu’ils peuvent abriter.
Pour Brigitte Gothière, rendre ces espaces visibles constitue donc une étape importante pour permettre au consommateur de comprendre les conditions réelles de production des aliments d’origine animale.

Pour le secteur agroalimentaire, cette réflexion prend une dimension particulière.
La production de viande repose sur une succession d’espaces et d’étapes très spécialisés :
- élevage ;
- transport ;
- centre de regroupement éventuel ;
- abattoir ;
- atelier de découpe ;
- transformation ;
- conditionnement ;
- distribution.
À chaque étape, l’animal s’éloigne progressivement du produit finalement présenté au consommateur.
L’animal vivant devient une carcasse, puis une pièce de viande, une portion ou un ingrédient entrant dans la composition d’un aliment.
Cette organisation répond à des nécessités de production, de logistique, d’hygiène et de sécurité sanitaire.
Mais l’analyse de Mickaël Labbé conduit à poser une autre question : cette organisation contribue-t-elle également à rendre invisible l’origine animale de notre alimentation ?
Pour le philosophe, la réponse est clairement affirmative.

C’est probablement sur ce point que son analyse est la plus radicale.
Mickaël Labbé ne considère pas que l’invisibilité des animaux constitue simplement une conséquence involontaire de l’industrialisation de l’élevage. Il estime qu’elle participe au contraire au maintien du système.
Si les animaux, leurs conditions d’élevage, leur transport et leur mise à mort étaient constamment visibles dans l’espace quotidien, notre rapport à la consommation de produits animaux pourrait être différent.
L’architecture participerait ainsi à une forme de séparation entre l’acte de consommer et les conditions nécessaires à la production.
Cette analyse dépasse d’ailleurs les seuls élevages. Le philosophe inclut également dans sa réflexion les abattoirs, les laboratoires d’expérimentation animale, certains zoos ainsi que les infrastructures de transport.
L’ensemble formerait une véritable « géographie spéciste » inscrite dans nos territoires.

Brigitte Gothière aborde ensuite une question plus directement politique : comment transformer ce système ?
L214 défend notamment une campagne intitulée « Le sauvetage du siècle » avec pour objectif de réduire de moitié la consommation de viande d’ici 2030.
Selon les chiffres cités dans l’émission, environ 1,2 milliard d’animaux terrestres sont actuellement abattus chaque année pour l’alimentation française. L’objectif défendu serait donc de ramener ce nombre à environ 600 millions.
Brigitte Gothière insiste cependant sur un point : la transformation ne peut pas reposer uniquement sur les choix individuels des consommateurs.
L’offre alimentaire, les politiques publiques, les prix, la restauration collective et les stratégies des entreprises influencent fortement ce que nous mangeons.
Pour elle, modifier la consommation suppose donc également de transformer l’environnement alimentaire dans lequel les consommateurs effectuent leurs choix.

Les deux invités partagent une critique du modèle actuel, mais Mickaël Labbé pousse la réflexion plus loin.
Il évoque une « utopie réformiste radicale » : accepter des améliorations progressives des conditions d’élevage tout en conservant comme horizon une transformation beaucoup plus profonde de notre relation aux animaux.
Dans sa perspective, cela pourrait conduire à terme au démantèlement des fermes-usines, des abattoirs et des laboratoires pratiquant l’expérimentation animale.
Il ne s’agit donc pas simplement, pour lui, de concevoir de meilleurs bâtiments d’élevage : il s’agit de remettre en question la fonction même de ces bâtiments.
Brigitte Gothière adopte une approche davantage centrée sur des objectifs intermédiaires et mesurables, notamment la diminution du nombre d’animaux élevés et abattus.

Au-delà des positions défendues par les deux invités, leur réflexion ouvre sur une problématique désormais incontournable pour les filières agroalimentaires : le bien-être animal.
Longtemps abordée principalement sous l’angle de la santé animale et des performances d’élevage, cette question occupe aujourd’hui une place beaucoup plus large.
Elle concerne les conditions de logement, la densité des animaux, l’accès à l’extérieur, la possibilité d’exprimer certains comportements naturels, mais aussi le transport et les conditions d’abattage.
La conception même des bâtiments d’élevage devient ainsi un élément important de cette réflexion. L’espace disponible, la lumière, les équipements, les possibilités de déplacement ou d’interaction entre animaux peuvent directement influencer leurs conditions de vie.
Cette évolution concerne également les industriels de l’agroalimentaire. Les cahiers des charges, les politiques d’approvisionnement et les engagements pris par certaines entreprises peuvent progressivement faire évoluer les pratiques en amont des filières.

L’évolution vers une meilleure prise en compte du bien-être animal soulève cependant de nombreuses questions.
Transformer les bâtiments, diminuer les densités d’élevage, développer l’accès à l’extérieur ou modifier certaines pratiques représente souvent des investissements et des coûts supplémentaires pour les éleveurs.
Ces évolutions peuvent également avoir des conséquences sur la productivité, les prix des produits et parfois sur d’autres dimensions environnementales ou sanitaires.
La transition suppose donc de rechercher un équilibre entre plusieurs impératifs : bien-être animal, viabilité économique des élevages, sécurité sanitaire, environnement et accessibilité des aliments.
C’est probablement sur ce terrain que se situera une partie importante du débat dans les prochaines années.

La réflexion proposée dans La Terre au carré pose finalement une question qui dépasse les positions respectives de Mickaël Labbé et de Brigitte Gothière :
Que savons-nous réellement des conditions dans lesquelles sont produits les aliments que nous consommons ?
Origine des matières premières, conditions d’élevage, accès à l’extérieur, transport, abattage ou impact environnemental font désormais partie des informations auxquelles une partie croissante des consommateurs souhaite avoir accès.
Pour les filières animales, améliorer le bien-être des animaux pourrait donc aller de pair avec un autre enjeu : rendre davantage visibles et compréhensibles les conditions réelles de production.
Car derrière une barquette de viande ou un produit transformé se trouve une chaîne de production complexe dont une grande partie reste généralement invisible au consommateur.
Et c’est précisément cette invisibilité que Mickaël Labbé et Brigitte Gothière nous invitent à interroger.

L’émission « Exploitation des animaux : la grande dissimulation » a été diffusée dans La Terre au carré sur France Inter le 15 avril 2026.
Elle réunit Mathieu Vidard, Mickaël Labbé, maître de conférences en esthétique et philosophie de l’art à l’Université de Strasbourg, et Brigitte Gothière, cofondatrice et directrice de l’association L214.